Asexualité et sexualisation ordinaire

L’idée de cet article n’est pas récente, mais quand j’ai vu ce matin sur une affiche une femme nue pour vendre du carrelage, je me suis dit que c’était le bon moment pour écrire à ce sujet. A vrai dire, je ne sais même pas si cette publicité est récente, ou si j’ai simplement levé les yeux ce matin au mauvais moment, ayant développé une sorte d’adaptation qui fait que je ne vois pas les publicités quand je prends les transports en commun.

Toujours est-il que lorsqu’il s’agit de vendre des produits, le corps de la femme est un support qui sert à peu près à tout et n’importe quoi. Je comprends que des publicités pour des sous-vêtements ou des maillots de bains fassent appel à des femmes pour faire connaître leurs produits – encore que, mais une recherche sur internet confirme que ça va du jus de fruit, aux grands magasins en passant par l’électroménager ou une barre chocolatée. Le parfum semble s’en être fait une spécialité, sans doute en référence à Marylin Monroe. Mon sujet est ici n’est pas le caractère sexiste de ces publicités, mais bien leur caractère sexuel.

Car mettre un corps de femme dénudée sur une affiche, avec une prédilection pour sa poitrine, n’est pas un acte esthétique, comme on soigne le logo ou l’image en général, cela renvoie directement à la séduction, à la disponibilité sexuelle supposée de la femme. Mais, me direz-vous, il y a aussi des corps d’hommes nus. Tout à fait, et cela renforce mon propos : que nous en soyons conscients ou non, nous vivons dans un mode où les corps sont sexualisés dans le but de vendre. Et je ne parle même pas du phénomène autrement plus dérangeant de la sexualisation des petites filles.

C’est un fait qui doit être enseigné dans les écoles de marketing (du moins, je le suppose, je n’y ai pas été), le sexe fait vendre. Sans doute parce qu’il active les mêmes émotions de convoitise et de désir de possession du corps qui s’amalgament alors avec l’objet ou le service vendus. Si je veux fréquenter une femme fatale, je dois posséder cette voiture. Ou si je veux être comme la star de cinéma hyper-glamour que j’admire, je dois acheter le parfum sur l’affiche. Des ressorts assez connus en somme, et bien que je trouve cela surprenant, je ne peux que supposer que ça fonctionne toujours. Parfois, les ressorts sont quand même plus opaques dirons-nous. Vous vous rappelez de la mode des calendriers de nus pour promouvoir telle ou telle association en mal de notoriété ? Qu’est-ce qui est vendu dans ces cas-là ?

Sans compter que les images utilisées (elles sont souvent tellement retouchées que j’hésite à parler de photos de personnes), sont toujours des idéaux, inatteignables pour l’immense majorité des gens. C’est le jeune mannequin avec des jambes minces, bronzées, interminables et sans cellulite, avec la poitrine généreuse qui se tient toute seule, la peau sans défaut, c’est l’homme hyper-musclé, symétrique, avec juste ce qu’il faut de poils, avatar de la virilité. Je pense que les publicitaires comptent aussi sur le sentiment de frustration (Pourquoi elle/lui, et pas moi ?) ou d’impuissance (Quoi que je fasse, je ne lui ressemblerai jamais) pour créer l’inconfort qui déclenche l’achat d’un objet, d’autant plus que celui-ci est inutile, et surévalué de façon ridicule. Ce n’est pas un hasard si ces publicités sont courantes dans l’univers du luxe.

Si cette sexualisation ordinaire ne concernait que la publicité, ce serait problématique, mais « vivable ». Cependant, elle est partout ! Un collègue vous dit qu’il a peu dormi la nuit dernière, vous ne ratez pas l’occasion de faire un bon mot et de lui dire qu’il a fait des folies de son corps. Ou une femme mange une banane comme n’importe qui d’autre et la remarque ne se fait pas attendre. Un objet cylindrique plus long que large sera tout de suite comparé à un pénis, et ne parlons pas de mettre les doigts dans une fente pour récupérer un objet … Toutes les situations banales du quotidien sont prétextes à sous-entendus et à plaisanteries douteuses. Pour une activité qui dans une vie n’occupera pas tant de temps que ça, elle occupe un temps de cerveau surdimensionné.

Et voici le moment où je fais le lien avec l’asexualité.

Pour parler de mon expérience, j’ai eu ma première relation sexuelle assez tard, et même si j’ai trouvé ça plaisant, je n’ai pas vraiment trouvé que c’était à la hauteur de toute la publicité dont le sexe bénéficie partout, tout le temps. Si avant de m’accepter comme asexuelle je recevais ces messages quasi-continus avec curiosité, en me disant que je comprendrais quand je ferais partie du club, depuis, j’y ai perdu tout intérêt. Vous savez, c’est comme quand vous avez très envie de partir en voyage découvrir un lieu dont tout le monde vous parle et vous dit que c’est génial, comme Las Vegas par exemple. Alors, vous vous dites que si tout le monde en parle, c’est qu’il y a bien une raison. Et c’est vrai que pour certaines personnes, c’est à voir. Il se trouve que pour moi, qui ne bois pas, ne joue pas, n’aime pas faire la fête, l’intérêt est vraiment très limité, et je préfère passer mon chemin.

C’est ainsi que je me lève pour aller aux toilettes quand dans un film ou une série, les personnages principaux sont pris d’une compulsion soudaine d’avoir des relations sexuelles, souvent sans aucun rapport avec l’intrigue. Et avez-vous remarqué à quel point c’est toujours génial, comme ils sont fatigués, heureux et épanouis après ? Les scènes de mauvais sexe sont rares dans la production audiovisuelle, et on me dit que ce ne serait pas une transcription fidèle de la réalité … Quand dans un livre, l’auteur s’engage dans une description détaillée d’une relation sexuelle, souvent d’une façon stéréotypée avec des préliminaires, puis la pénétration vaginale aboutissant à un orgasme (simultané même ! Après tout, c’est de la fiction, alors pourquoi se priver ?), je saute les pages. Et oui, c’est la lectrice de romance qui parle.

Je vous entends m’objecter qu’après tout, comme je l’ai dit moi-même dans mon premier article, il est plus ou moins admis que le nombre d’asexuels ne serait que d’un pour cent de la population adulte. Et qu’il est dont normal et naturel que le sexe soit un sujet de conversation, préoccupation, occupation comme un autre pour le reste des personnes non asexuelles. Que c’est un sujet ni tabou ni honteux, que la liberté sexuelle a été une avancée dans la conquête des libertés individuelles, et qu’on a bien le droit de parler de ce qu’on veut. Je conviens aisément qu’il serait parfaitement abusif de ma part de souhaiter que le sexe disparaisse de l’espace public, même si je m’interroge sur ma propre liberté individuelle de m’y soustraire. Cependant, je plaide pour une prise de conscience et un changement de comportement qui seraient salutaires, et pas que pour les personnes asexuelles. Par exemple, arrêter d’en parler à propos de tout et n’importe quoi, arrêter de juger les personnes que ça met mal à l’aise ou qui ne sont pas intéressées, et soyons fous, arrêter d’utiliser des  corps dénudés pour vendre du papier toilette. Après tout, pendant des siècles en France, la religion était omniprésente dans la vie quotidienne des gens. Maintenant, il est commun d’entendre que la religion est un sujet à réserver pour la sphère privée. Alors pourquoi pas le sexe ?

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