Un gène de l’orientation sexuelle ?

Vous avez dû en entendre parler ce week-end, cela a été annoncé dans à peu près tous les médias, une étude scientifique internationale a conclu à l’absence d’un gène de l’homosexualité. Je ne sais pas si je dois être soulagée de ce résultat ou indignée que l’idée même d’une telle étude ait pu trouver un financement. En même temps, je ne devrais pas être surprise, car lorsque j’avais pour la première fois entendu parler de la théorie du gène gay, mon indignation n’avait pas rencontré beaucoup d’écho autour de moi. Je pense que c’est comme pour l’asexualité, une fois la nouveauté passée, la vie continue comme avant et quand on n’est pas concerné, on ne prend pas la peine de réfléchir plus avant à ce que ça signifie vraiment.

Pourquoi se poser une telle question ?

Je commencerais pas dire que je sais que la lutte pour la conquête des droits des personnes homosexuelles a été très longue, que les agressions homophobes sont loin d’être une chose du passé et que toute orientation sexuelle différente de l’hétérosexualité est encore trop souvent considérée comme en dehors de la norme. Et je ne parle même pas des trop nombreux pays où l’homosexualité est toujours criminalisée … Je sais aussi que si aujourd’hui, j’ai les moyens et les arguments pour parler de la réalité de l’asexualité, c’est grâce au chemin tracé par les personnes homosexuelles pour la reconnaissance d’identités sexuelles différentes.

Face à l’hostilité et au rejet de la société qui réclame de changer notre être le plus intime pour être accepté, il est tentant de s’abriter derrière la génétique pour expliquer pourquoi ce n’est pas possible. Le raisonnement est que de la même façon que la société accepte que le code génétique détermine la taille de quelqu’un, elle devrait aussi accepter qu’il détermine l’orientation sexuelle, et par là-même, accepter l’orientation sexuelle elle-même. Cette hypothèse a trouvé un écho tout particulier aux États-Unis où le code génétique est assimilé dans les discours de certaines églises chrétiennes à l’œuvre de Dieu. Sachant que ces mêmes chrétiens condamnent l’homosexualité de façon virulente, l’attrait de cette hypothèse est compréhensible. Et je cite les églises chrétiennes, mais toutes les religions monothéistes condamnent l’homosexualité, car les religions institutionnelles ont avant tout un rôle politique de normalisation de la société.

Quelles conséquences y a-t-il à se poser cette question ?

Seulement, au-delà de sa véracité scientifique, mon opinion est que tout discours qui vise à fixer l’origine des comportements humains dans les gènes, en plus d’être faux et absurde, est dangereux. Admettons un instant que l’étude internationale ait conclu différemment, qu’un gène de l’orientation sexuelle ait été découvert, avec ses différents allèles hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, et soyons fous, asexuel. Ce serait la porte ouverte à toutes les dérives de fichages, de repérage et d’eugénisme. Et pour moi, c’est vrai quel que soit le comportement visé, positif ou négatif. Vous vous souvenez du film Bienvenu à Gattacca ? Bien sûr, c’est du cinéma, hollywoodien qui plus est, cependant les questions qu’il pose sont intéressantes à considérer. Est-il moralement concevable qu’un comportement comme l’orientation sexuelle, mais aussi le fait d’avoir de l’empathie, ou d’avoir une grande imagination, ou d’être particulièrement intuitif soit déterminé uniquement ou en partie par les gènes ? Quel déterminisme ? Quel libre-arbitre et quelle liberté pour les individus ? Quelles en seraient les conséquences pour la société ?

Livrons-nous donc à un raisonnement par l’absurde et admettons qu’il existe un gène de l’orientation sexuelle. Celle-ci serait donc transmise par le patrimoine génétique des parents. Comment s’effectuerait la transmission ? S’agit-il d’un caractère dominant, récessif ? Ou alors résultant d’une mutation spontanée ? Combien d’allèles pour expliquer la diversité des comportements ? S’arrête-on à l’hétérosexualité, l’homosexualité, la bisexualité ou inclut-on également la pansexualité, la demi-sexualité ? Quant à l’asexualité, c’est tout de même le sujet de ce blog, s’agirait-il d’un allèle particulier ou alors de l’absence pure et simple du gène responsable ? Et puis, quid de l’épigénétique et de l’influence de l’environnement ? Car je crois pouvoir affirmer sans me tromper de beaucoup que l’écrasante majorité des personnes non hétérosexuelles ont deux parents hétérosexuels. Alors quoi ? Toute orientation sexuelle en dehors de l’hétérosexualité serait  une variation génétique rare ?

Et puis, quel est le rôle d’un gène dans l’organisme ? C’est de coder pour un assemblage déterminé d’acides aminés à l’intérieur d’une cellule, en fonction ou non d’un stimulus particulier. Alors, dans quel type de cellule s’exprimerait ce fameux gène ? Et sur quel type de cellule agirait-il ? Les testicules ou les ovaires comme les hormones ? Le cerveau comme les neurotransmetteurs ? Les deux ? Ou même un autre organe ? Et quelles seraient ces nouvelles hormones ou neurotransmetteurs qui gouverneraient l’attirance sexuelle pour une personne du même sexe que soi ou du sexe opposé, ou pour personne ? Et pourquoi ces substances agiraient en présence d’une personne et pas d’une autre ? Car de ce que j’ai compris, même les hétérosexuels à la libido la plus active ne sont pas attirés par tout le monde, tout le temps. Et voilà que s’ouvre un nouveau champ des neurosciences !

La question est-elle même pertinente à se poser ?

Donc, nous a-t-on annoncé le week-end dernier, le gène de l’orientation sexuelle n’existe pas. C’est une bonne nouvelle. Enfin, ce n’est pas tout à fait exact, les chercheurs ayant tout de même conclu que 8 à 25 % des différences d’orientation sexuelle dans la population testée seraient dues à des variations génétiques. Et pour reprendre l’exemple de la taille, si la génétique a un rôle à jouer, les chercheurs concluent que l’environnement a aussi une influence. Et malheureusement, voici de nouveau une porte ouverte à d’autres dérives … Comment contrôler l’environnement d’un enfant pour qu’indépendamment de ses gènes, il soit certain qu’il devienne hétérosexuel ? Revoilà les débats sans fin sur la théorie du genre …

Pour moi, la question n’est pas là. La question n’est pas de savoir si les gènes ou l’environnement déterminent l’orientation sexuelle, dans quelle proportion et à quel niveau. La question est celle du choix de l’individu. Et il n’est pas besoin de faire appel à de quelconques actions intérieures ou extérieures pour affirmer que personne ne choisit son orientation sexuelle, pas plus qu’il est possible de choisir d’être intelligent, ou extraverti, ou tout autre qualité d’un être humain. Nous n’avons  que très peu choisi tout ce qui constitue notre caractère, notre personnalité, notre identité. Et c’est vrai pour tout le monde, même pour les hétérosexuels. Comment sortir de ce paradigme de la normalité qui justifie que des études scientifiques soient entreprises pour expliquer ce qui est perçu comme s’en écartant ? Qui justifie la discrimination envers les personnes qui sont hors de cette normalité factice, fabriquée ?

L’influence de la normalité

Car bien que j’aie étendu la question dans cet article, la question à laquelle l’étude devait répondre était bien celle d’un gène de l’homosexualité, par celle d’un gène de l’orientation sexuelle. Parce que rechercher un gène de l’hétérosexualité n’aurait pas de sens quand la majorité des personnes le sont ? Je ne pense pas que ce ne soit qu’une question de méthode scientifique. Je pense au contraire que nous sommes tous influencés par la croyance que la normalité est l’hétérosexualité, celle qui permet la reproduction et la pérennité de l’espèce. Dès lors, tout ce qui n’est pas hétérosexualité est anormal, et doit fournir une explication de son existence même. Mais la normalité est définie par la moyenne, par le plus fréquent, alors que la réalité a bien plus d’imagination que ça. On admet que tous les cygnes sont blancs jusqu’à ce qu’on trouve un jour un cygne noir, et alors tout est remis en question. Pourquoi ne pas plutôt penser que les cygnes peuvent potentiellement être de toutes les couleurs, mais que nous n’en avons jamais vu que des blancs et des noirs ? Pourquoi ne pas penser que toutes les orientations sexuelles existent, que parmi celles-ci la plus fréquente est l’hétérosexualité, les autres étant l’homosexualité, la bisexualité, la pansexualité, l’asexualité, et toutes les autres orientations qu’il reste à décrire en fonction des expériences individuelles de chacun ?

Je n’ai malheureusement pas la réponse, et j’en suis bien désolée car cela nous ferait progresser vers une société beaucoup plus ouverte et accueillante de tout ce qui fait la diversité des milliards d’êtres humains qui la compose. Je ne peux qu’espérer que viendra le jour où face à quelqu’un de différent, la seule question à se poser ne sera pas celle de son rejet, mais de son intégration.

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2 commentaires

  1. J’aime beaucoup ta vision des choses, et je la partage bien je crois !
    Merci pour ce blog qui nous donne un peu de visibilité, qui nous fait nous sentir moins seul.e.s dans cette société où tout est sexualisé… Je prends vraiment du plaisir à lire tes articles, à partager ta vision des choses, dans l’espoir qu’un jour là société change en faveur de la différence !😻

    J'aime

    1. Bonjour ! Je te remercie infiniment d’avoir pris le temps de laisser un commentaire, ça me fait vraiment plaisir. En effet, donner un peu de visibilité à l’asexualité est un de mes objectifs, et j’espère être actrice de ce changement que j’appelle de tous mes vœux. J’ai également découvert ton blog et anticipe déjà de te lire lors de ton aventure à venir. A bientôt !

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