Une vie de privilèges et mon asexualité

J’espère que la vie est clémente pour vous en ce début d’année. Ou alors, excitante, c’est selon ce qui vous fait le plus plaisir. J’étais en train de penser aux nombreux projets que j’ai pour 2020, et je me disais que j’avais une chance extraordinaire de pouvoir faire ainsi mes propres choix, et d’avoir les moyens de les concrétiser. Oui, femme, asexuelle et célibataire, ici et maintenant en France, j’ai une vie privilégiée.

Je suis privilégiée déjà, parce que pour moi, asexualité et célibat ne riment pas avec isolement. J’ai la chance d’avoir une famille que j’aime et avec laquelle je m’entends bien. Je sais que nous serons toujours là les uns pour les autres, et c’est très important dans ma vie. J’ai aussi la chance d’avoir des amies, pour lesquelles mon asexualité reste quelque chose d’abstrait, elles ne se rendent souvent pas compte à quel point cela peut me faire me sentir différente. Ou alors, c’est moi qui ne me rends pas compte que mon asexualité n’a aucune raison de me faire me sentir différente. C’est bien de ne pas être obligée de faire le choix entre ces deux possibilités.

Je suis aussi privilégiée parce que j’ai les moyens de mon choix d’être célibataire. J’ai un travail qui m’assure autonomie et indépendance, c’est un atout que j’estime à sa juste valeur. C’est ce travail qui me permet d’avoir un logement confortable et spacieux que j’occupe toute seule, avec mon chat. C’est ce travail qui me permet d’assumer un style de vie où je voyage beaucoup, où je voyage souvent et loin. Et c’est ce travail qui, si un jour, qui sait, j’ai l’opportunité de former un couple avec quelqu’un d’autre, me permettra de faire ce choix sans contrainte d’ordre matériel. Comme le disait Voltaire, on n’est pas libre si on n’a pas d’argent.

Je suis privilégiée parce que vivant en France et à notre époque, je peux vivre en accord avec mon orientation sexuelle, et avec mes choix d’être célibataire et sans enfants. Il n’y a pas si longtemps, une femme célibataire en France n’avait aucun statut social, elle ne pouvait vivre seule, et avait des possibilités restreintes des moyens avec lesquels assurer sa subsistance. Il n’y a pas si longtemps, en France, le viol conjugal n’était pas reconnu par la loi, la femme n’avait d’autre choix que de se soumettre. Il n’y a pas si longtemps, une femme mariée ne pouvait décider de sa ou ses maternités. Nous avons parcouru beaucoup de chemin, ne l’oublions pas devant celui qu’il nous reste à parcourir pour parvenir à une véritable égalité entre les sexes, entre les genres.

Je suis privilégiée parce que vivant en France, dans une république démocratique, je peux faire tous ces choix. J’ai bénéficié d’un système de santé solidaire qui a permis de me soigner dans mon enfance sans que ma famille ne croule sous les dettes (ce n’était pas très grave, juste très répétitif et très long à soigner), j’ai bénéficié d’une éducation d’excellente qualité et quasiment gratuite, qui m’a permis d’avoir la carrière que j’ai aujourd’hui. J’ai le privilège de vivre en sécurité, je ne crains pas de sortir de chez moi après dix-huit heures, je ne crains pas de tout perdre à cause d’une guerre décidée par les puissants de ce monde. Ma nationalité française me permet de voyager et de découvrir de nombreux pays sans avoir des ressources extraordinaires, c’est un privilège accordé à peu. J’ai des droits et des choix de vie que d’autres femmes dans d’autres pays n’ont pas, et je suis consciente de la chance que j’ai.

Je suis privilégiée enfin, parce que face aux défis environnementaux et en dépit d’eux, j’aurai toujours une meilleure qualité de vie que 90% de la population mondiale. Je peux faire des choix de consommation responsable, y compris le premier d’entre eux, moins consommer. Je peux économiser l’eau et l’énergie, utiliser les transports en commun, compenser mes déplacements en avion en carbone. C’est si confortable face à la grande majorité des terriens qui n’ont pas les moyens de se poser ces questions, ils essaient de sortir de leur pauvreté. Nous savons tous que la vie est injuste, nous ne pensons pas assez souvent que nous sommes du bon côté de cette injustice, et que nous avons déjà beaucoup de ce qu’on peut vouloir dans une vie.

Lorsque j’ai accepté mon asexualité, il m’est arrivé d’avoir des regrets d’avoir erré autant, d’avoir dû en passer par des années de rejet de moi-même. J’aurais alors souhaité que le mot existe et soit aussi couramment employé que les mots hétérosexuel et homosexuel, qu’on nous en ait parlé à l’école, entre deux démonstrations d’utilisation du préservatif. Ces regrets ne servent à rien, alors que ce chemin m’a mené là où j’en suis aujourd’hui, précisément où je veux être. Oui, décidément, je vis une vie de privilèges.

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